Le désespoir –
« La Loi demeure sans effet, l’Évangile, sans fruit ; de toute l’Écriture tu n’as souci ; les prophètes n’ont plus de pouvoir, de même que les écrits des justes ; tes blessures se sont aggravées, ô mon âme, car tu n’as plus le médecin qui pourrait les guérir » (lundi de la 1ère semaine de carême, complies, ode 9, 3ème tropaire).
Inutilité de la Croix ?
Ce tropaire fait naître une pensée terrible : Dieu serait-Il venu dans le monde pour rien ? Serait-Il inutilement monté sur la Croix ? Le cœur humain est-il endurci au point de rendre vaine la divine Passion ? Si rien ne change dans ma vie ; si je ne change rien dans ma vie – si rien ne change dans le monde ; si la planète continue à tourner au rythme de la guerre et de la convoitise, comme si de rien n’était ; si les baptisés que nous sommes, membres du propre Corps du Verbe incarné, faisons la sourde oreille : le Christ est-Il mort pour rien ? – Qui peut porter cette pensée ?
La haine du péché
Le repentir naît, et ne peut naître, que d’un sentiment d’horreur et de haine du péché, comme le dit saint Isaac (Discours 42, § 1). Le constat de saint André de Crète dans le tropaire cité plus haut fait naître ce sentiment : ma vie, mes pensées, mes paroles, mes actes font échec à la parole de Dieu ; ils rendent inopérant tout ce que Dieu a fait pour nous ; ils traitent le plus grand amour par le mépris.
Mise en échec de l’amour
Cette pensée accompagne la prise de conscience de nos fautes ; elle s’éveille également au spectacle de la planète : elle peut nous conduire au découragement total. Si l’oeuvre du Messie est mise en échec, il n’y a plus aucun espoir ni pour le monde ni pour moi : nous avons refusé « le médecin qui pourrait nous guérir ». Pouvons-nous encore nous bercer d’illusions, tabler toujours sur la miséricorde infinie de Dieu sans rien faire pour en vivre ? N’est-ce pas, après le découragement, un désespoir total qui nous saisit ? Ce n’est pas que Dieu ne puisse sauver ou qu’Il ne veuille sauver tous les hommes et la Création tout entière : c’est l’homme, c’est moi, qui ai mis son amour en échec.
Le Malin
L’Adversaire exploite la situation. Dans l’échec de la Croix, il trouve argument pour nier la présence de Dieu, sa providence, ou sa miséricorde. Il prive notre cœur de tout émerveillement devant l’amour du Sauveur. Il nous empêche de voir que le don que le Verbe fait de lui-même est toujours d’actualité, que rien n’a changé dans son invitation et sa proposition de salut. « Comme un mort ne peut marcher, ainsi est-il impossible à celui qui désespère d’être sauvé », écrit saint Jean Climaque (Degré 26, 51). L’Ennemi premièrement nous rend sourd à la parole, puis nous inspire le découragement et nous instille ensuite de désespérer de Dieu.
Espérer en Dieu
Mais l’Esprit saint nous parle : « Mon âme, réveille-toi ! … relève-toi ! Que le Christ notre Seigneur t’épargne, Lui, Dieu partout présent et qui remplit tout ! » (kondakion du canon de saint André). Et je pense aux justes et aux saints de ce monde, connus ou non, qui ont fait porter des fruits à la Croix. Tous les jours, ils apportent dans le monde ce que le monde n’a pas : l’amour inconditionnel du Père