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La frustration fait-elle grandir ?

Non –St Marc l'ascète

Elle engendre des passions morbides : le ressentiment, la colère, la jalousie, la violence. Elle cherche des formes de compensation, inspirées par l’amour de soi, dans l’alimentation, la sexualité, ou la domination, par exemple. Une plante privée du sol qui lui convient, de l’ensoleillement naturel ou de la quantité d’eau dont elle a besoin, s’étiole. L’être humain privé de la satisfaction de ses besoins élémentaires ou imaginaires, devient amer. Il ne grandit pas. Il se racornit. Un bon nombre des souffrances a là son origine. En profondeur, l’homme privé de satisfaire son désir d’infini, et, très précisément, de Dieu, se lamente à la porte du Paradis, comme le fit Adam. L’image divine aspire naturellement à la ressemblance : l’échec de ce projet produit le manque le plus pénible à l’être humain, qu’il en soit ou non conscient. L’enfer est le lieu mystique de la plus grande frustration – un feu et une soif inextinguibles… et la haine de l’amour.

Gérer la frustration

On peut tenter un changement d’attitude (« conversion »), en renonçant, si possible à l’impasse de la révolte… « Pour nous, c’est justice ! », dit le Larron au Golgotha. Tentons de bénir ceux qui jouissent de ce qui nous est refusé ; de remercier Dieu d’avoir exaucé les autres. Apprenons à dire Oui, à rendre grâce, à chercher quel est pour nous, dans la situation de frustration, le message divin. Frustré de liberté, un prisonnier rendait grâce à Dieu pour ceux qui voyaient le soleil. La gestion de la frustration et du manque est l’œuvre de l’esprit de l’homme, de sa conscience, de sa liberté et de sa volonté. Dire Oui à la situation qui nous révoltait ouvre un espace. « C’est au travers de la frustration et de l’attente que naît un Objet extérieur d’où vient la gratification. Sans cette gratification et cette attente, il n’y a pas de limite entre le Moi et le non-Moi » (S. Freud). Dans la frustration acceptée activement par un Oui, non plus subie avec colère, mais choisie, apparaît l’Esprit, le Consolateur, le Sujet source de grâce et de gratification.

L’expérience ascétique

L’ascète « choisit perpétuellement l’essentiel », et il se trouve une « joie dans le dépouillement » (M. Béjart). Mais, renoncer librement à un bien par amour pour quelqu’un – pour le Christ, pour le prochain – nous frustrer librement d’un plaisir, du confort ou même de la vie, par amour, nous ouvre à la Vie éternelle, enseigne le Seigneur. L’ascèse des disciples de Jésus est principalement le renoncement à sa propre volonté, à l’amour de soi, et le dépouillement des désirs et de leur objet. Le renonçant devient sans besoin, comme Dieu, et rien ne peut le frustrer – sauf la soif insatiable que tous soient sauvés – ou encore l’aspiration à aimer plus qu’il n’a pu, ou su, aimer jusqu’alors. Grande douleur que seul l’Esprit peut combler, « Lui qui remplit tout ».