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Les vestiges de l’unité perdue

“Au cours du deuxième millénaire, malgré le schisme du XI° siècle et l’évolution postérieure de l’Occident, de nombreux vestiges de l’unité perdue restent discernables.

Augustin –

Il faut souligner d’abord que saint Augustin d’Hippone n’était pas un hérétique, et que, malgré les éléments erronés ou trop personnels de sa pensée, ses écrits transmettaient en même temps l’enseignement traditionnel de l’Église, exprimé avec un génie hors de pair. L’Occident a hérité également de cet aspect de l’oeuvre d’Augustin, et a su parfois, dans une mesure variable selon les auteurs, le dissocier des éléments plus discutables. C’est ainsi que les auteurs spirituels des XI° et XII° siècles appartiennent encore à l’univers des Pères de l’Église et restent proches de la tradition orthodoxe, telle qu’elle était vécue en Occident avant le schisme. On peut d’ailleurs en dire autant de presque toutes les productions – architecturales, plastiques ou littéraires – de l’époque romane. Les auteurs cisterciens qui gravitent autour de Bernard de Clairvaux découvrent même des éléments de la doctrine de Grégoire de Nysse et de Maxime le Confesseur, qu’ils conjuguent avec un héritage augustinien, moins consonant à la tradition grecque.

Thomas

“Au XIII° siècle, un Thomas d’Aquin, le plus éminent représentant de la scolastique, et défenseur des thèses catholiques contre les Grecs, se voulait cependant disciple des saints Pères beaucoup plus que d’Aristote; une réelle connaissance de Denys l’Aréopagite, de Grégoire de Nysse et d’autres textes patristiques grecs lui a permis de nuancer, sur des points importants, l’augustinisme trop exclusif de ses prédécesseurs, même s’il en reste fortement tributaire à d’autres égards.

Pères du désert

“Le caractère trop scolaire et abstrait pris par la théologie dogmatique dans les universités occidentales à partir du XIII° siècle, la rendit souvent suspecte aux yeux des hommes spirituels, et produisit une dissociation entre “théologie” et “spiritualité”. Ce divorce eut le résultat bénéfique de maintenir davantage la vie spirituelle dans le sillage de la tradition des dix premiers siècles, ce qui ne veut pas dire, évidemment, qu’elle soit restée intégralement “orthodoxe”. L’expérience de la prière et de la vie spirituelle a ainsi, en Occident, comme secrété sa propre théologie, et elle l’a fait en s’inspirant largement des Pères de l’Église. Les Vies des Pères du désert, saint Cassien, saint Jean Climaque, saint Dorothée de Gaza, ont compté parmi les principales sources de la doctrine ascétique, à côté de saint Augustin et de saint Grégoire le Grand. Les Cappadociens, connus d’abord à travers Scot Érigène, et surtout Denys l’Aréopagite, vénéré en Occident comme le premier évêque de Paris, ont été les principaux maîtres de la doctrine occidentale sur la contemplation.

L’Occident chrétien

C’est ce qui explique que saint Nicodème l’Hagiorite et saint Théophane le Reclus aient pu utiliser, en lui faisant subir quelques transpositions et modifications indispensables, un ouvrage occidental sur la vie spirituelle caractéristique de la Contre-Réforme, le Combat spirituel de Lorenzo Scupoli, qui est devenu, grâce à leurs traductions grecque et russe, un des classiques de la spiritualité orthodoxe.

“Une telle doctrine a porté ses fruits, grâce à la mystérieuse économie du Saint-Esprit, qui souffle où Il veut. Tout au long des neuf siècles qui ont suivi la séparation entre le catholicisme romain et l’orthodoxie, des hommes et des femmes innombrables ont donné en Occident d’admirables exemples d’amour de Dieu, de prière incessante, d’ascèse, d’humilité et de charité, d’obéissance évangélique, d’amour des ennemis et de pardon des offenses. Beaucoup ont scellé de leur sang leur fidélité au Christ.

“L’Occident n’a jamais cessé de s’intéresser aux Pères de l’Église et à la tradition commune des premiers siècles. Le XVI° siècle a connu un important effort d’édition, qui s’est développé au XVII°, en particulier avec l’oeuvre des Mauristes, et au XIX°, avec la gigantesque édition des deux patrologies, grecque et latine, par l’Abbé Migne; il se prolonge au XX° siècle, notamment avec les 350 volumes déjà parus de la collection “Sources Chrétiennes”

(archimandrite Placide, “Divergences et convergences entre la Tradition orthodoxe et la Tradition occidentale”, Monastère Saint-Antoine-le-Grand, 1995, p. 18)

> icône de Saint Augustin d’Hippone