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Jésus vu par un rabbin

Sa présentation – 

[…] Jésus, enfant du miracle, et issu d’Abraham et de David (Mt 1), échappe de justesse au glaive d’Hérode qui avait décidé le massacre des innocents. À la mort du roi, la famille revient s’installer à Nazareth où Jésus grandit (Mt 2). Adulte, il fait la rencontre décisive de Jean le Baptiste (Mt 3). Puis, après avoir surmonté les tentations du désert, il commence à proclamer « Convertissez-vous : le Règne de Dieu s’est approché/est proche ». Maître itinérant, il rencontre ses premiers disciples, enseigne dans les synagogues et guérit les malades, si bien que sa réputation s’étend dans toute la Judée et jusqu’en Syrie (Mt 4). Maître et guérisseur, voilà comment Jésus se présente au sortir de sa jeunesse. Au chapitre 5, il énonce le Sermon sur la montagne à une foule nombreuse, sermon qui occupera trois chapitres, du 5 au 7.

Son enseignement

Jésus n’a-t-il rien dit jusque-là ? Quels propos l’évangéliste met-il dans la bouche de Jésus avant ce grand enseignement ? Dans Matthieu, la première fois que Jésus parle, il répond à Jean, qui par humilité refuse de lui offrir l’immersion de purification (« tévila ») : « laisse faire maintenant : c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice » (Mt 3, 15). La justice de Dieu n’appelle nul passe-droit, principe souvent avancé dans la Torah (Dt 10, 17 ; 16, 19). Lors des tentations, Jésus répond par trois versets bibliques (Mt 4, 1 à 10). Jésus utilise la Torah comme un bouclier, un Pharisien n’aurait pas dit autre chose.

Enfin qu’enseigne-t-il dans les Synagogues ? « Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché  / est proche » (4, 17). Ici résonnent les appels vibrants d’un Joël (2, 12), d’un Isaïe (31, 6), d’un Jérémie (3, 22) ou d’un Osée (14, 2).

Jésus et la Torah

[…] À aucun moment Jésus ne parla contre la Torah d’Israël, la Torah de son peuple, même s’il ne prônait pas son étude au « beth hamidrash », tout en voulant aller au-delà (et non en deçà) de la voie pharisienne (Mt 5, 20). Il prêchait une foi pure, un rapport direct au Père, sans le biais du Temple, des prêtres et des sacrifices (les Sadducéens lui paraissant de simples fonctionnaires de Dieu et/ou de l’Empire romain), sans l’hypocrisie d’un culte extérieur, sans un ascétisme outrancier et ostentatoire, mais sans le biais de la tradition orale (sans le Talmud au final). Il espérait un cœur innocent bâti en autel de ferveur. Des trois piliers, fondements du monde, « la Torah, la prière et les bonnes actions » (mishna Avot 1, 2), il ne retint que les deux derniers.

L’éthique de la communauté

Du coup, par son Sermon sur la montagne et son magnifique Notre-Père, Jésus décentralise la vocation nationale du peuple d’Israël, en créant une communauté de croyants et de repentants sincères (juifs et non juifs, ignorants ou érudits) s’aimant les uns les autres, priant et s’occupant des exclus, des rejetés, sans tenir compte des détails méticuleux du pu et de l’impur, et qui auraient au sein de l’humanité rayonné des rayons chaleureux de leur amour et de leur humilité, dans l’attente imminente du Royaume de Dieu.

[…] le soubassement de la casuistique [juive] demeure, objectivement, une conception éthique. […] Juifs et chrétiens se retrouvent donc appelés à vivre une éthique de vie, pratiquement similaire, un « ethos » aussi exigeant ici que là. Mais au nom de quelle autorité transcendante ? Le Juif répond au nom de la Torah, parole du Dieu vivant. Le Chrétien répond au nom de Jésus, Fils du Dieu vivant ».

Rabbin Philippe Haddad, « Le Sermon sur la montagne : une lecture juive », revue Sens, de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, novembre 2013.