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L’énigme de la transgression

Une liberté trompée

Saint Maxime décrit principalement le péché adamique comme transgression personnelle du commandement donné par Dieu au Paradis, et donc comme un acte de « désobéissance ». C’est l’œuvre du libre arbitre (proairesis) : par un « choix corrompu », Adam est tombé du bien vers le mal – ou « non-bien ». Saint Maxime souligne le rôle du diable qui a « trompé » Adam, qui l’a « pris au piège » (cf. Jean Damascène, F.O., II, 30.). Adam a été victime d’une illusion, mais avec son propre consentement. Maxime, comme généralement les théologiens grecs, valorise toujours la liberté humaine.

Désobéissance

La désobéissance est en fait une obéissance pervertie, une déviation, la liberté se détournant de sa fin naturelle, par ignorance (agnoia : méconnaissance ou perte de la connaissance), par le mouvement déraisonnable des facultés naturelles vers un autre objet que leur fin : « Le mal, c’est le manque à diriger vers la fin l’opération des puissances inhérentes à la nature des êtres. Ou encore, le mal, c’est le mouvement déraisonnable des facultés naturelles vers autre chose que la fin, selon un jugement erroné, et rien d’autre. J’appelle fin la Cause des êtres, vers laquelle tous les êtres sont naturellement portés » (Maxime, P.G.90, 257A, CCSG 7). Le mal est hamartèma, erreur, se tromper ou être trompé, tel l’échec d’une fusée qui manque la planète qu’elle visait.

Le mal n’est pas

Dans le Prologue des Questions à Thalassios, saint Maxime donne un exposé synthétique de l’état déchu qui marque la condition humaine. « Le mal, en sa nature, n’est ni ne sera existant. Car il n’a pas d’essence ». Le mal est « la suspension, la suppression de l’opération des puissances à l’intérieur des êtres en vue de leur fin »; il est le non accompli. Et c’est le Malin, « cachant son envie sous les couleurs de la bienveillance et persuadant par ruse l’Homme de diriger cet élan (hormè) vers un autre des êtres que Dieu, qui a édifié en lui l’ignorance de sa Cause ». Le premier Homme a dû faire preuve de « négligence » (inattention, manque de vigilance) à l’égard du « mouvement naturel de ses puissances naturelles vers sa fin » et il a été atteint par ce « mal » : « l’ignorance de sa propre Cause ». Il en est arrivé à « transgresser et à ignorer Dieu » et à partir de là à vivre dans la confusion de son intelligence et de ses sens, « sa raison naturelle changée du naturel au contre-nature ».

Plaisir et douleur

Il s’adonne avec ses seuls sens à la connaissance des êtres visibles, s’ancre dans l’ignorance, s’attache à jouir sensuellement de ce qu’il connaît matériellement : il alimente ainsi « l’amour-propre passionnel » (philautia), et se porte « de tout son élan » vers le plaisir, en cherchant par tous les moyens à éviter la douleur. C’est là encore une illusion : impossible de jouir du plaisir attaché à l’amour de soi sans faire l’expérience de la douleur, car « l’affliction de la douleur est sous l’emprise de la volupté ». En découle « l’innombrable foule des passions introduites pour la ruine des hommes. De là nous est venue cette vie de lamentations, de gémissements ».